Les cartes de l’ordre de Cluny (18ème – 21ème siècle)

Bien avant que les technologies modernes ne permettent de montrer de manière interactive les sites clunisiens et leur évolution dans le temps, des cartes montrant l’ampleur de l’ordre ont été établies.

La plus ancienne carte connue à ce jour

Il s’agit d’une carte établie en 1755 sur l’ordre de Frédéric-Jérôme de la Rochefoucauld (1701-1757), avant-dernier abbé de Cluny, par Jacques Nicolas Bellin (1703-1772).

L’original est un dessin et ne semble pas avoir été reproduit et publié.

En dehors de la dimension spirituelle qui anima l’ordre de Cluny depuis ses origines, il s’agit ici d’une représentation purement temporelle, puisque le cartouche indique explicitement : « Carte de la France Divisée en Archeveschés et Eveschés où l'on a marqué les Bénéfices qui dépendent de l'Ordre de Cluny ».

Carte de la France Divisée en Archeveschés et Eveschés ou l'on a marqué Les Bénéfices qui dépendent de l'Ordre de Cluny

Il pourrait s’agir, selon Didier Méhu, d’une carte établie en prélude aux travaux de la commission des réguliers, initiative lancée par Louis XV pour dresser un inventaire des monastères et couvents afin d’en supprimer une bonne partie (1).

Ainsi, l’approche est purement nationale et sans rapport avec la logique ayant conduit au développement et au rayonnement de l’ordre de Cluny.

Deux volets, à gauche et à droite, donnent la liste alphabétique des "bénéfices" qui dépendent de l’ordre, au XVIIIe siècle donc.

C’est sur cette liste qu’il faut se baser et non sur une recherche directement sur la carte car cette dernière fait notamment figurer des villes n’ayant pas de dépendance clunisienne.

La liste fournit quant à elle un inventaire exhaustif des sites, accompagné d’une sorte de codification permettant d’identifier :
– les abbayes (A)
– les maisons conventuelles (C)
– les prieurés (P)
– les monastères (M)
– les doyennés (D)
– les établissements réformés (R)
– les établissements dits de l’ancienne ancienne observance (A)
– les établissements simples (S)

On dénombre ainsi un peu plus de 570 sites dont les revenus étaient destinés à l’ordre !

Un plan local

À la même époque, mais sur un périmètre local, un plan manuscrit montre ce qui dépend de l’abbaye de Cluny, en distinguant :

– Les biens de la manse abbatiale (rose) ;
– Les biens que les abbés ont donné aux religieux pour leurs pensions (jaune) ;
– Les biens du petit couvent (vert).

Plan de ce qui dépend de l’abbaye de Cluny en Mâconnais

Une fois encore, plusieurs siècles après la grande époque de l’ordre, l’approche demeure temporelle.

La carte de la Bibliotheca Cluniacensis

Un peu plus de deux cents ans plus tard, une nouvelle carte, toujours limitée au territoire national montre l’ordre de Cluny en France à la fin du Moyen Âge.

Elle a été établie en 1963 par Anne-Marie et Raymond Oursel à partir du catalogue alphabétique des abbayes, prieurés et décanats publié en 1614 par Dom Marrier dans la Bibliotheca Cluniacensis (2).

Il semble qu’après que la peste noire eut décimé l’Europe au milieu du XIVe siècle, l’ordre de Cluny ait décidé de dresser l’inventaire détaillé de ses possessions et de ses effectifs.

La liste publiée en 1614 comporte quelques ajouts postérieurs à l’inventaire initial.

L’ordre de Cluny à la fin du Moyen Âge à partir du catalogue alphabétique des abbayes, prieurés et décanats publié en 1614 par Dom Marrier

On dénombre alors 716 maisons groupées en 10 provinces sur l’Europe, dont 558 étaient comprises dans la France actuelle.

Cette carte donne également une codification distinguant les abbayes et les prieurés ayant leurs propres dépendances, ainsi que les prieurés secondaires et les décanats.

Les cartes issues des Statuts, chapitres généraux, diètes et visites de l’ordre

Plus près de nous, en 1977, un atlas des monastères de l’ordre de Cluny au Moyen Âge est publié.

C’est une annexe au tome VI des Statuts, chapitres généraux et visites de l’ordre de Cluny, dont la publication débuta en 1965 avec un premier tome et se poursuivit, par volumes et annexes successifs, jusqu’en 1982.

Les cartes de 1977 sont complétées, en 1982, par une nouvelle série consacrée à la période moderne (1600-1790), laquelle distingue les monastères sortis de l’ordre (ou absents des actes) et ceux qui y ont été intégrés. Des tables et des listes des monastères sont associées à ces cartes. Mais l’on ne dénombre alors qu’un peu plus de 260 établissements clunisiens.

Exemples de cartes des provinces clunisiennes

Conclusion et approximations

Les exemples présentés montrent la difficulté qu’ont eu les auteurs de cartes pour retracer l’évolution de l’ordre de Cluny au fil de ses presque neuf siècles d’existence.

La multiplicité des sources, pour celles qui nous sont parvenues, rend ardu l’exercice consistant à donner un inventaire dynamique et temporel des sites constituant l’ordre au fil du temps tel que l’on peut le trouver sur le site Clunypedia.com.

Héritière de ces travaux, la carte interactive Clunypedia propose désormais une représentation renouvelée et évolutive du réseau clunisien.

Bruno Marguery
Président des Amis du Musée d’Art et d’Archéologie de Cluny
Président des Amis de Cluny
Membre du comité de rédacteurs Clunypedia.

Notes

(1) L’hypothèse suivante a été émise lors d’un échange informel avec M. Didier Méhu au sujet de cette carte.
La réforme de l’ordre de Cluny à l’initiative de l’abbé Claude de Lorraine à partir de 1600 et destinée à rétablir la discipline monastique dans l’ensemble de l’ordre, ne fut pas couronnée de succès et conduisit à la coexistence au sein de l’ordre de l’ancienne observance (non réformée) et de l’étroite observance (réformée).
La commission des réguliers fut alors instituée en 1766 à la demande de Louis XV pour réfréner les abus du clergé régulier et examiner la situation financière des établissements monastiques aux ressources insuffisantes. Elle œuvra jusqu’en 1780 et eut notamment pour conséquence la disparition de nombreux établissements.
Pour l’ordre de Cluny la commission des réguliers comptabilisa en 1768 296 religieux suivant l'ancienne observance et 375 selon l'étroite observance. Un arrêt du Conseil, du 27 mars 1788, interdit aux monastères suivant l'ancienne observance de recruter des novices, les 214 religieux restants furent répartis dans d'autres établissements. Il ne restait plus dans l'ordre de Cluny que les prieurés et abbayes suivant l'étroite observance.

(2) On ne connaît pas les raisons ayant motivé l’établissement d’une telle carte par Anne Marie et Raymond Oursel, si ce n’est qu’elle était destinée au Centre d’Études Clunisiennes dont le concept imaginé par le professeur K.J. Conant à la fin des années 1950 se traduisit en 1974 par la création de l’association éponyme. L’original n’a pas été localisé à ce jour, mais il en existe une reproduction agrandie par M. Picard en 1964.

Lexique

Prieuré : Monastère, souvent de dimensions modestes, qui dépend généralement d’une abbaye et est dirigé par un prieur, une prieure ; par métonymie, l’église, les bâtiments de ce monastère, ou encore la maison du prieur, de la prieure.
Décanat : Ensemble des services administratifs placés sous l’autorité d’un doyen ; siège de ces services. A noter que le décanat correspond aussi à la fonction de doyen dans l’église (mais aussi par exemple l’université).
Manse : Petit domaine agricole, tenu héréditairement à cens par un colon ou un serf, et qui comprenait une maison d’habitation et une terre dont l’étendue permettait de faire vivre une famille.
Manse abbatiale : Par extension du terme générique, une manse abbatiale est un petit domaine agricole détenu par une abbaye qui en assure la gestion et bénéficie des revenus du domaine.

Illustrations

Fig. 1 : Carte de la France Divisée en Archeveschés et Eveschés ou l'on a marqué Les Bénéfices qui dépendent de l'Ordre de Cluny / Dressés par Ordre de S.E. Mgr le Cardinal de la Rochefoucauld, Commandr. de l'Ordre du St. Esprit, Abbé Chef Supérieur Général et perpétuel Administr. de l'Abbaye et de tout l'Ordre de Cluni, 1755 ; Par les Soins de Don l'Écureau de Berchères, ancien Procureur général de l'Ordre. Paris, BnF, Département cartes et plans, GE D14947.
Fig. 2 : Plan de ce qui dépend de l’abbaye de Cluny en Mâconnais. Non daté, Paris, Archives Nationales, département cartes et plans, NIII Saône-et- Loire. © B. Marguery.
Fig. 3 :L’ordre de Cluny à la fin du Moyen Âge à partir du catalogue alphabétique des abbayes, prieurés et décanats publié en 1614 par Dom Marrier dans la Bibliotheca Cluniacensis. © Les Amis de Cluny.
Fig. 4 : Répartition géographique des monastères en France. CHARVIN (Dom) G., Atlas des monastères de l’ordre de Cluny au Moyen Âge. Annexe au tome VI des Statuts, chapitres généraux et visites de l’ordre de Cluny, Paris,1977.
Fig. 5 : Carte des provinces clunisiennes de Lyon ou Cluny (gauche) ; Angleterre, diocèses de l’Est (droite). CHARVIN (Dom) G., Atlas des monastères…

Bibliographie indicative

PACAUD M., L'Ordre de Cluny, Paris, Fayard, 1986.
CHARVIN G., GAZEAU R., Statuts, chapitres généraux et visites de l'ordre de Cluny, Paris, E. de Boccard, 1965-1982.
MARGUERY B., La reconstruction de l’abbaye de Cluny au XVIIIe siècle - 1725-1790, Cluny Centre d’Études Clunisiennes, 2012.
MARGUERY B., Les sites clunisiens … en 1755, Conférence des Amis du Musée d’Art et d’Archéologie de Cluny, 2025.